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Pour une révolution des responsabilités sexuelles
Posté par Christian Bergeron dans Santé, Société, Éducation le 28 janvier 2009
Entre les années 1960 et 1980, le Québec a connu toute une révolution. L’avènement de la « pilule », la libération des mœurs, l’affaissement de l’autorité cléricale et parentale, l’avènement du divorce et surtout la décriminalisation de l’avortement ont façonné ces années. En somme, davantage de liberté pour la femme et une plus grande flexibilité pour les hommes et les femmes dans leurs trajectoires individuelles ou parcours de vie.
Cette révolution sexuelle est derrière nous, si l’on veut. Depuis maintenant vingt ans, l’avortement est décriminalisé. Cependant, le débat entourant la remise de la médaille du Gouverneur du Canada au Docteur Morgentaler nous rappelle que l’avortement n’a jamais fait parfaitement consensus au Québec. Selon un sondage Gallup de 2002, 32 % des Québécois trouvaient l’avortement moralement inacceptable.[1]
L’avortement est un droit acquis pour la majorité de la population. Sauf que toute progression ou évolution sociale est composée d’arrêts, de détours, de bonds et parfois même de chutes. Cela dit, à quel moment de l’histoire revisite-t-on l’état de la situation pour l’évaluer?
Avant d’aller plus loin, si vous cherchiez à positionner mon texte à l’intérieur d’un quelconque appui aux groupes pro-choix ou pro-vie, c’est que je n’ai pas réussi à transmettre l’essence de mon message. Il faut « sortir à l’extérieur » de ces groupes de pression afin de réfléchir objectivement à la situation et ce, sans idéologie de départ. Aussi, la sexualité concernant autant les hommes que les femmes, nous sommes tous concernés.
Selon l’Institut de la statistique du Québec,[2] il y a eu 28 255 interruptions volontaires de grossesses (ou avortements) pour l’année 2006. Soit 34,4 avortements pour 100 naissances. Une légère diminution en comparaison avec 2004, alors que le Québec avait atteint un sommet (29 460). La tendance est lourde depuis plusieurs années, alors que l’on comptait 7 139 avortements en 1976. Entre 1986 et 2006, il y a eu tout près de 530 000 avortements au Québec, en excluant les statistiques compilées par les Centres Locaux de Soins Communautaires (C.L.S.C.). Par ailleurs, uniquement pour 2005, la Régie de l’Assurance Maladie du Québec (R.A.M.Q.) a remboursé 30 700 ordonnances de « pilules du lendemain » aux femmes âgées de 15 à 44 ans. Le nombre d’ordonnances a doublé en seulement deux ans (15 100 en 2003).[3]
La contraception orale (la « pilule ») et la stérilisation féminine plafonnent, sauf pour la stérilisation masculine qui augmente.[4] Aucune donnée empirique sur l’utilisation des méthodes naturelles (symptothermique ou Billings, par exemple) n’est présentée. Selon une étude canadienne, le condom est utilisé par 60,4 % des hommes (51,2 % des femmes) âgé(e)s de 20 à 24 ans.[5] Malgré cela, c’est chez ce groupe de femmes que l’on compte le plus d’avortements, suivi de celui des femmes âgées de 25 à 29 ans.[6]
En additionnant les ordonnances et les avortements pratiqués annuellement, le total est impressionnant. Une question s’impose ici : est-ce qu’on a priorisé au Québec les méthodes abortives au détriment de l’éducation sexuelle?
L’éducation sexuelle et les responsabilités qu’elle engendre, autant chez l’homme que la femme, semblent déficientes en analysant ces données. Le droit à l’avortement implique des devoirs, comme tous les droits d’ailleurs. Cela dit, la révolution sexuelle, en libérant les individus, a-t-elle échoppé au passage les responsabilités sexuelles? À l’heure actuelle, l’État donne comme des « petits bonbons » les « pilules du lendemain » et s’offre comme « coussin de sécurité » pour les grossesses non désirées. D’une part, est-ce que ce sont des mesures efficaces pour responsabiliser les gens envers leur propre sexualité? D’autre part, l’explosion du nombre d’avortements serait-elle alors le reflet d’un échec de la contraception au Québec?
En un mot, le recours aux méthodes abortives comme moyen de contraception (?!) doit nous interpeller, collectivement et individuellement, à revoir nos méthodes d’éducation sexuelle et de contraception.
Si les Québécois(e)s sont aussi progressistes qu’ils aiment bien se définir, ils regarderont alors objectivement la situation et prendront en charge leur sexualité. De plus en plus, les Québécois(e)s prennent conscience de leurs responsabilités en matière d’environnement ou d’une meilleure prise en charge de leur santé, par exemple. Alors, sommes-nous prêts pour une autre révolution sexuelle, mais celle-ci, au niveau des responsabilités?
Christian Bergeron
[1] Meunier, E.-Martin, 2005, Benoît XVI : vers un divorce entre culture québécoise et Église catholique; Michel Venne et Antoine Robitaille, L’annuaire du Québec 2006, Éditions Fides.
[2] Institut de la statistique du Québec, Interruptions volontaires de grossesse, Québec, 1971-2006. En ligne : http://www.stat.gouv.qc.ca/donstat/societe/demographie/naisn_deces/naissance/415.htm
[3] Institut de la statistique du Québec, La situation démographique au Québec. Bilan 2006. En ligne : http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/demograp/pdf2006/Bilan2006c5.pdf
[4] Ibid.
[5] Agence de la santé publique du Canada, 1998, Utilisation des contraceptifs oraux et du condom. En ligne : http://www.phac-aspc.gc.ca/publicat/epiu-aepi/std-mts/std511-fra.php
[6] Op. Cit.
Et si on vivait 160 ans?
Posté par Dany Lavigne dans Santé, Société, vieillissement de la population le 28 janvier 2009
On s’excite beaucoup le poil des jambes avec notre petit vieillissement de la population! L’espérance de vie franchit le cap des 80 ans et nous voilà complètement déstabilisés! « Que va-t-il arriver à nos caisses de retraite? »
Et si l’être humain vivait jusqu’à 5000 ans? Ne riez pas! Cette idée est évoquée par Aubrey De Grey, chercheur à l’Université de Cambridge. Spécialiste des processus du vieillissement, De Grey croit que la génétique permettra un jour d’utiliser les cellules souches afin de ramener notre horloge biologique à zéro : « En ce moment, 100 000 personnes meurent de vieillesse chaque jour. Nous devons sauver ces vies. C’est la chose la plus importante : arrêter le massacre. Et après, nous nous occuperons des détails. »[1]
Bon, 5000 ans, c’est peut-être un peu fort! Mais il reste que l’espérance de vie a pratiquement été multipliée par deux au XXe siècle dans les pays industrialisés. Grâce aux progrès fulgurants de la technoscience, il n’est pas interdit de penser que l’on pourrait encore doubler ce chiffre au XXIe siècle. Quand il y a volonté humaine, yes we can!
Supposons donc que l’espérance de vie passe à 160 ans (ce qui implique que l’humanité assume ses responsabilités en matière environnementale et que l’on ne s’autodétruise pas au cours d’une Troisième Guerre mondiale). Contrairement à De Grey, je trouve intéressant que l’on s’attarde un peu aux « détails », aux conséquences que pourrait avoir un tel changement pour nos sociétés.
A priori, il y aurait certainement de bons côtés à vivre plus longtemps. On pourrait davantage se cultiver l’esprit, lire plus de livres, voir plus de films, décrocher des diplômes dans autant de domaines qu’on le veut. Chacun aurait assez de temps à sa retraite pour faire le tour du monde. Enfin, l’espoir renaîtrait de voir un jour le retour des Nordiques à Québec!
L’envers de la médaille, c’est qu’il faudrait travailler plus longtemps. J’imagine une de mes étudiantes du futur venir me dire : « Vous avez déjà enseigné à ma grand-mère… » 80 ans à radoter sur l’allégorie de la caverne, le Discours de la méthode et l’éthique de Kant : de quoi devenir fou! Et comment m’adapterais-je aux nouvelles technologies, moi qui ai déjà du mal à utiliser le lecteur DVD en classe?
Passons maintenant à la politique. Les statistiques révèlent que les personnes âgées votent massivement aux élections, tandis que les jeunes ont un faible taux de participation. Et on voit ce que ça nous donne comme gouvernement! Imaginez : Jean Charest, premier ministre pendant 30 ans; Stephen Harper repoussant les objectifs de diminution des gaz à effet de serre en 2050 (oups! on m’annonce qu’il le fait déjà…) Vivement une limite de deux mandats pour nos dirigeants, à l’instar des États-Unis!
Dans un registre plus sérieux, le bioéthicien Leon Kass fait remarquer que les populations qui ont la plus haute espérance de vie ont tendance à être celles qui font le moins d’enfants. Ce qui l’amène à se demander : « Que serait la vie s’il n’y avait pas cette possibilité du renouvellement des commencements, de l’innocence, de l’arrivée de personnes qui ne sont pas cyniques et blasées parce qu’elles ont vécu toutes les désillusions possibles? »[2]
En outre, Leon Kass craint que l’on devienne encore plus superficiels que nous le sommes. Il trace un parallèle avec les dieux grecs d’Homère : des êtres immortels et sans aucune profondeur. De fait, la mort est une limite qui nous pousse au dépassement. Savoir que nous ne sommes pas éternels nous force à agir, à tenter de réaliser nos rêves. S’il fallait que l’on vive beaucoup plus vieux, n’aurions-nous pas tendance à tout remettre à demain… et à après-demain?
Bien sûr, il n’est ni possible ni souhaitable d’empêcher les recherches scientifiques visant à nous permettre de vivre en santé plus longtemps. Toutefois, je m’interroge sur le devenir d’une humanité qui cherche à vaincre la mort plutôt qu’à l’accepter…
Dany Lavigne
[1] Cf. Antoine Robitaille, Le nouvel homme nouveau, Montréal, Boréal, 2007, p.67.
[2] Cf., Ibid., p.197.
La santé d’Escher
Posté par Philippe Santerre dans Santé le 12 mai 2008
Escher est le génie de la perspective. On observe ses escaliers qui montent et descendent, croyant y reconnaître une image tout à fait plausible. Puis, y regardant de plus près, on y découvre des paysages existant seulement par la magie de l’illusion d’optique.
Nos interrogations incessantes et la multiplication des rapports d’experts font croire que nous aurions avantage à considérer la santé avec circonspection, comme nous le faisons naturellement en face d’un dessin du fameux lithographe.
Le concept de santé est élastique et multiforme. Si on investit en santé, dans quoi investit-on ? Au Québec, l’argent est injecté dans les soins hospitaliers, les médicaments et l’équipement médical de pointe. Des soins strictement biomédicaux qui visent à régler ponctuellement la maladie déjà existante. S’agit-il véritablement d’un investissement dans la santé des populations ?
Un mythe puissant de la santé publique veut que les services biomédicaux, dirigés par les ministères de la Santé, soient ceux qui contribuent le plus à l’amélioration de notre état de santé collectif. L’étude de Ross, Brownnwell et Ménec, publiée dans l’ouvrage Healthier Societies (2006) et financée par l’Institut canadien des recherches avancées, conclut que dix années d’investissement massif dans les systèmes de soins biomédicaux n’amélioreraient pas de manière notable la santé des populations. Nous avons atteint un plateau. En revanche, l’amélioration des déterminants sociaux de la santé, notamment l’éducation, l’alphabétisation, les conditions socioéconomiques, l’environnement et la réduction des iniquités relatives aux milieux de vie, aurait un effet considérable, à court terme, sur la santé des personnes. Est-ce à dire qu’investir dans la santé en consentant à une augmentation faramineuse des coûts des médicaments sans faire une évaluation précise de leur supériorité n’est pas la solution ? Que de se payer la dernière technologie en imagerie médicale tout en diminuant les programmes sociaux et en ignorant les facteurs de risque des produits de consommation quotidiens n’améliore pas la santé ? Précisément.
Pourtant, d’aucuns diront que la santé, c’est la priorité. À preuve, en 2007, le gouvernement du Québec consacrait 44,3 % de son budget à la santé. Cette proportion était de 30,6 % en 1980. En dix ans, le montant attribué à la santé, par habitant, a décuplé. Pour chaque personne qui gagne 50 000 $, c’est 5 000 $ que vous investissez chaque année dans ce système. Ensemble, les Québécois achètent pour 25 milliards de dollars de soins de santé annuellement.
La facture gonfle rapidement. Le coupable : le vieillissement de la population. Or, de l’aveu même de l’actuel ministre de la Santé, M. Philippe Couillard, l’augmentation des coûts de son ministère n’est pas attribuable au vieillissement de la population, mais à la hausse du coût des médicaments et de l’équipement de pointe. Pourtant, l’Agence d’évaluation des technologies et des modes d’intervention en santé, l’AETMIS, ne reçoit que 3 millions de dollars. On dépense moins du dixième de un pour cent du budget pour évaluer de manière indépendante la pertinence de nos méthodes et de nos achats. Voilà un bel exemple d’escalier d’Escher qui ne mène nulle part.
Question de perspective
Il existe une prépondérance marquée de l’idée de vaincre la maladie (biologique) sur l’idée de l’atteinte, du maintien et de l’amélioration de la santé des personnes. Apparaissent aux antipodes idéologiques du rôle de l’État la primauté de la liberté individuelle, qui mène à la déréglementation et à la privatisation des soins, et la prépondérance du bien commun. Le gouvernement américain a fait le choix de la privatisation et investit tout de même 500 $ de plus que le Canada par personne. Où est l’économie pour le citoyen ?
Le dernier rapport Castonguay propose de voir le patient comme une source de revenu. Un revenu pour qui ? Sûrement pas pour le contribuable. On parle d’un « marché des soins de santé ». Il y a pourtant une différence fondamentale entre le marché des biens et des services et la santé. Un malade ne fait pas face à un choix, il fait face à une nécessité.
Et pour diminuer les coûts ? Renforcer les lois sur la publicité des établissements pharmaceutiques destinée aux consommateurs et aux médecins, donner du mordant à une politique d’évaluation des médicaments et des nouvelles technologies, et implanter une politique de l’usage du médicament générique. Puis, surtout, s’intéresser davantage à créer la santé plutôt qu’à soigner la maladie.
Philippe Santerre


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