«La classe moyenne est trop taxée, il faut qu’on coupe le b.s.!»
Ce cliché de ligne ouverte, on l’a souvent entendu. Économiquement parlant, cet énoncé normatif comporte plusieurs points d’intérêt qu’il faudrait scruter davantage:
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D’abord, par «classe moyenne», on utilise une coquille vide. Ce terme est trop souvent galvaudé et il faudrait revenir à l’expression de classe ouvrière (working class, those who work for a living) pour réellement désigner les travailleurs théoriquement surtaxés. Parce que la middle class englobe essentiellement la bourgeoisie baby-boomer qui, elle, a les moyens de payer davantage que les autres par le biais d’impôts progressifs (notion d’équité verticale) et ne fait que protéger ses privilèges en se faisant passer, par un quelconque tour de passe-passe en jouant avec les termes, pour de la classe moyenne «éternellement victimisée».
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Ensuite, «trop taxé» est une expression que le grand public ne quantifie jamais avec un ratio qui associe les impôts payés et les services gouvernementaux et para-publics reçus en échange, mais seulement avec une réaction exprimant un déplaisir de voir une diminution de son salaire. Évidemment, selon la notion d’utilité en finances, tout le monde souhaiterait le plus grand écart positif en obtenant un maximum de services gratuits, tout en ne payant pas d’impôts – de la pensée magique de la droite qui n’est tout simplement pas réaliste. Il y a place à l’amélioration, certes, mais les taxes seront toujours inévitables, et les gens toujours mécontents de les payer.
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En ce qui concerne l’élimination de l’aide sociale («b.s.»), on dit implicitement que ceci pénaliserait les «gnochons» qui profitent (volontairement) du système. Mais ces filets sociaux ne servent pas une majorité de profiteurs, l’exception n’est pas la règle, et la notion de choix ne s’applique pas aux enfants qui naissent dans la pauvreté.
IMPLICATIONS D’UNE ABOLITION DE L’AIDE SOCIALE
Pour reprendre l’expression de Bastiat, ce qu’on voit, c’est qu’en abolissant l’aide sociale, on obtiendrait théoriquement des baisses d’impôts (selon l’humeur du gouvernement). Ce qu’on ne voit pas, c’est les liens entre l’abolition de cette mesure sociale et la détérioration du tissu social de notre société.
Si un citoyen est prêt à en laisser mourir d’autres pour payer moins d’impôts, ceux-ci ne resteront pas passivement à attendre le décès. La première conséquence d’une perte de revenus minimalement garantis par l’État est l’émergence de criminels, forcés par les circonstances: alors que la prostitution est présentement surtout liée à la toxicomanie et que la vente de drogues résulte de simple opportunisme, bien lorsqu’on coupera les vivres aux assistés sociaux, le désespoir entraînera le besoin d’avoir de l’argent rapide, et conséquemment la criminalité sera en hausse. Ce n’est pas très pas probable que les anciens bénéficiaires de l’aide sociale trouvent tous de l’emploi sur le marché du travail, vu qu’ils comptent souvent parmi les gens les moins qualifiés, et que Pacini arrivera vite à combler ses besoins en main-d’oeuvre pour laver la vaisselle. Avec cette criminalité accrue, la qualité de vie d’un citoyen de la «classe moyenne» (si on doit employer le terme) diminuera: déjà, quand on se promène dans le quartier Hochelage-Maisonneuve vers la fin du mois, on remarque davantage de prostituées qu’au début, et le raccolage de celles-ci a tendance à se faire de manière plus active; c’est clair qu’en coupant l’aide sociale, cette période sera étirée sur tout le mois, et le phénomène sera étendu sur une plus grande superficie. Idem pour le phénomène des pushers de drogue et celui des squeegees et des quêteux. La qualité de vie d’un quartier n’a peut-être pas de valeur comptable comme l’aurait une baisse d’impôt, mais cette baisse de qualité de vie est tout de même un coût de renonciation sur le plan économique. Et à bien y penser, quelqu’un qui tue (geste actif) une autre personne pour un gain (but positif) serait considéré comme un meurtrier, alors que peut-on dire d’une personne qui laisse des gens mourir de faim (geste passif) pour éviter que son salaire soit diminuer par l’impôt (but négatif)? Évidemment, personne n’est Atlas et ne peut pas avoir tout le poids du monde sur ses épaules, et c’est pour ça qu’on vit en société, c’est-à-dire que nous formons différentes «équipes locales» qui cherche à remédier aux disparités économiques.
Face à cette pauvreté dickensienne et à la criminalité de circonstance en hausse qui en découle, la population optera probablement pour des solutions «rapides» que lancent les animateurs de radio-poubelle, comme une répression policière accrue et des sentences plus sévères. Évidemment, accroître l’activité policière, les procédures judiciaires et la taille des prisons engendrent des coûts, et donc les gouvernements devront taxer davantage les citoyens. Bref, la classe ouvrière fait un retour à la case départ en payant les mêmes taxes, mais avec une pauvreté du XIXe siècle en prime.
À ceci se rajoute les pertes occasionnées par une diminution de l’effet multiplicateur des dépenses gouvernementales, puisque les sommes versées aux assistés sociaux sont dépensés dans des commerces, qui eux génèrent des emplois. Si on coupe l’aide sociale, bien le Dépanneur Roger et Coiffure Carole (noms fictifs) fermeront boutique. Donc, en coupant dans les filets sociaux, on cause indirectement des faillites et des pertes d’emplois, alors que ce qu’on voulait à l’origine, c’était d’avoir plus de gens au travail dans notre économie.
SOLUTION DU PRIVÉ: LA CHARITÉ?
On présente la charité privée comme étant une alternative à l’aide sociale, vu qu’elle se fait sur une base volontaire, ce qui est plus «juste». Toutefois, la charité ne fonctionne pas adéquatement dans la mesure où les dons d’un particulier occasionne des externalités positives, parce que les gens qui ne donnent pas profitent eux aussi des effets de cette générosité qui appaise les pauvres; alors on donne moins, se fiant à ce que les autres comblent le gouffre par des dons. Bref, la faille de cette approche volontaire est l’effet Ringelmann [1] qui rend le «marché de la charité» inefficace.
Malgré l’existence de téléthons et d’organismes charitatifs, la charité est un phénomène imprévisible et difficile à coordonner, alors que les impôts sont payés à tous les printemps, et des systèmes de prélèvement automatiques sur les paies sont déjà en place. L’existence de plusieurs charités concurrentes amène aussi le citoyen (au budget limité) à devoir arbitrairement choisir entre donner aux pauvres, aux sidéens ou à l’environnement – ce qui fait sourciller un peu sur le plan éthique, vu qu’on nous demande de désigner par un don, par exemple, qui vaut mieux entre les femmes battues et les pandas. L’État dans son rôle de répartiteur de la richesse peut arriver à faire mieux qu’une solution de marché où se querellent les téléthons entre eux.
Un autre problème, c’est qu’un groupe religieux pourrait exiger de ses bénéficiaires d’aller à la messe avant de recevoir un repas gratuit, ce qui érode la Charte des droits et des libertés en atteignant la liberté de pratiquer (ou non) une religion – un geste inacceptable.
RÉFORMES SOUHAITABLES
Les idées démagogiques de la droite, c’est comme Karl Marx: ça appartient au XIXe siècle.
Plutôt que de chercher à retirer l’État de son rôle de coordonnateur charitatif et de tout laisser au privé, on devrait simplement réimaginer ce que pourrait être l’aide sociale.
Tout d’abord, pour les gens physiquement et mentalement aptes au travail, l’aide sociale devrait être soumise aux mêmes exigences que le chômage (e.g.: donner des preuves d’une démarche de recherche d’emploi). À ceci on pourrait rajouter un minimum de 20 heures de travaux solidaires, qui ne sont pas obligatoires, mais bonifiés. Un peu à la manière de Passez au suivant, l’assisté social pourra participer à une activité qui aide à la fois lui-même et ses semblables (e.g.: ateliers de cuisine collective). Ceci permettrait aux bénéficiaires de l’aide sociale de briser l’isolement découlant de leur marginalisation sociale, d’acquérir un peu d’expérience de travail et de se sentir utile à la communauté (une forme d’empowerment), au lieu d’être la proie des démagogues des radio-poubelles (qui font de l’argent sur le dos des moins nantis).
En ce qui concerne les enfants vivant dans le milieu de l’aide sociale, on doit penser à des moyens pour briser le cycle de pauvreté. Par exemple, l’aide aux devoirs permet à des jeunes d’obtenir un soutien académique et des encouragements provenant du parrainage d’un adulte n’étant pas issu du milieu de la pauvreté: ceci diminue le désarroi de «mijoter toujours dans la même soupe». Les activités para-scolaires ont le même effet positif. L’État devrait financer davantage l’aide aux devoirs et, comme tout se paie, prélever une taxe sur la bière pour payer ce programme (et cette taxe internaliserait certaines externalités de consommation).
Ce ne sont pas des solutions extraordinaires, mais c’est un début.
Bref, il faut arrêter d’écouter les solutions de (supposé) «gros bon sens» des lignes ouvertes et réellement réfléchir à la problématique de l’aide sociale, un sujet complexe, afin de trouver une façon humaniste d’améliorer la société, au lieu de vendre son âme pour 30 deniers.
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[1] Effet Ringelman http://en.wikipedia.org/wiki/Ringelmann_effect
















J’approuve en très grande partie, en fait, c’est pas principe qu’on ne lit pas toujours tout la première fois que je me garde une petite gène, mais effectivement, la participation volontaire bonifiée est une avenue qui me semble fort positive et raisonnable. Les coûts de la fin du B.S. seraient bien plus grands que le coût actuel… vous n’aurez qu’à demander combien vaut la vie d’une fillette écrasée par une voiture parce qu’un homme la bouscullée en se sauvant des policiers après avoir volé deux pains dans une épicerie de rue. C’est un exemple tout con, mais les exemples tout cons ont de particulier qu’ils se manifestent pour de vrai.
J’ajouterais à notre système un organe qui me semble manquer : les forces d’intervention humaines du Québec. Une genre de structure similaire à l’armée par son organisation, mais sans aucune arme (pas contre l’idée de technologies boucliers, par contre). Une force outillée québécoise, nourrie, logée, formée, envoyée au 36 coins du Québec et dans le reste du monde. Il y a beaucoup à discuter sur ce point, alors je vais écrire un texte pour concentrer les choses dans des discutions précises.
ps : très bon point, ce texte.