Comprendre l’incompréhensible

par Edouardine GOMBE TOBANE
29 août 2012

Le monde qui nous entoure prend un malin plaisir à  nous surprendre tous les jours. Un événement soudain, réussit à mettre la lumière sur une réalité qu’on croyait oubliée. Cette semaine, la fusillade qui a frappé le cœur de New York a eu cet impact. Un homme ordinaire, vivant une vie ordinaire, qui ressemble peut-être à votre meilleur ami, à votre voisin de palier ou à ce type qui vous a cogné dans le métro ce matin, a commis l’irréparable. Ayant perdu son emploi, cet homme a décidé de réparer lui-même ce qu’il vivait comme une injustice, en donnant la mort à son présumé «tortionnaire», en prenant le risque de blesser ceux qui furent ses collègues, ceux qui lui avaient peut-être dit, il n’y a pas si longtemps  dans un élan d’amitié: « il y a encore des muffins en salle de réunion, vas-y vite avant qu’il y en ait plus!»

Plus sérieusement, en entendant cette nouvelle, la première réaction est l’incompréhension. POURQUOI? Pourquoi de plus en plus de gens choisissent-ils d’exprimer dans le sang leur mal-être social? La réponse facile est de se mettre la tête dans le sable en se disant que cela n’arrive pas chez nous. Si seulement c’était vrai, si seulement aucune fusillade mortelle n’avait pas jamais eu lieu au Québec.

Il est vrai que le droit de porter des armes à feu, si cher à nos voisins est principalement en cause, mais les motifs d’un tel geste resteront à jamais flous. Cependant,  il importe de se demander si les critères de succès de notre société n’ont pas une part d’influence dans ces tragédies. La première question qu’on pose à quelqu’un pour faire connaissance est de lui demander son nom, la seconde est de savoir ce que notre interlocuteur fait dans la vie. Quand on ne fait rien, c’est comme si on n’avait plus rien, comme si on n’était plus rien. Le travail défini ce nous sommes. Peut-être faut-il trouver une nouvelle mesure de la valeur de nos existences?

Lors du sommet 2010 de Générations d’Idées, une des solutions émergentes de l’atelier De l’individualisme à l’inclusion était de changer le discours sur l’enjeu, en créant un revenu de citoyenneté accessible à tous, en facilitant les transitions professionnelles vers l’entreprenariat[1]. On avait parlé aussi de la nécessité d’humaniser le travail en permettant à ceux qui quittent leur emploi d’accéder aux revenus de l’assurance-emploi. Le nombre de gens qui  subissent les caprices d’un patron désobligeant est bien plus grand qu’on le croit, et cela n’arrive pas toujours dans un univers aussi glamour que celui dépeint dans le film Le Diable s’habille en Prada – même si le livre dont est tiré le film, traite de façon plus profonde de la souffrance au travail. Tous les sacrifices, toutes les privations ou même les humiliations subies, peuvent donner l’impression, à tort peut-être, que le travail est dû. À cela se rajoute, les hypothèques à payer, les cartes de crédit à rembourser et les sempiternelles factures! Il devient presque inconcevable d’accepter de perdre sa situation professionnelle.

Au-delà de ses questions matérielles, il importe de se questionner sur les valeurs de nos sociétés. La grève étudiante qui a rythmé la vie du Québec au cours de derniers mois, porte en partie sur la remise en question du modèle social, capitaliste et consumériste dans lequel nous vivons.

Moustapha Alassane[2], cinéaste nigérien, avait en 1972, résumé le succès social en quatre mots : femmes, villas, voitures et argent. Quiconque pouvait associer sa personne à ses mots était un homme accompli. En transposant cette réalité d’ailleurs – en faisant par la même occasion un raccourci peut-être facile – le succès social se résume à une job, un conjoint, un condo et un kid (peut-être). Ainsi, quiconque perd l’un ou l’autre, n’est qu’un canard boiteux. Aux yeux des autres, on n’est plus grand-chose, et à ses propres yeux on n’est plus rien. À partir de là, tout peut arriver.

Il convient alors de se donner d’autres étalons de mesure en ce qui a trait de la  réussite sociale et individuelle. Peut-être faudrait-il valoriser les parcours de vie différenciés pour donner une vision plus constructive à chacun de son avenir quelque soit sa réalité à la fois sur plan professionnel et personnel.

 


[1]Sommet GEDI 2010,  Atelier| De l’individualisme à l’inclusion, Permettre à tous d’accéder à une place au soleil

[2] FVVA: Femme, villa, voiture, argent (1972)

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Marc Perron

Accepter les modes de vies differenciés ça joue
dans les deux sens. Ceux qui adoptent un mode
de vie moins consumériste et matériel doivent
respecter ceux qui choisissent de se construire un
pouvoir économique personnel et familial. Et
ce respect implique de ne pas spolier ces citoyens
de leur pouvoir économique ainsi construit. L’égalitarisme
fait échec à une telle philosophie.

Publié le 29 août 2012