De la non nécessité d’une armée

par Alexandre Charest
24 juin 2010

Avoir le choix

Vingt-huit pays du monde ne possèdent actuellement pas de forces armées. Au lendemain d’une réponse positive à un référendum sur la souveraineté, cette alternative devrait indubitablement être étudiée par le Québec. Il en avait été question en 1995 et encore aujourd’hui, bien des éléments nous poussent à croire que cette solution est viable. D’abord, il y a les exemples de réussite des pays ayant fait ce choix. On n’a qu’à penser au Costa Rica qui a dissout son armée en 1949 pour ensuite augmenter son budget alloué à la santé et l’éducation. D’ailleurs, les statistiques le démontrent : les pays sans armée font partie des pays où le taux d’alphabétisation est le meilleur.

L’opposition de la population du Québec à la majorité des interventions de l’armée canadienne vient renforcer cette théorie. Les québécoises et québécois constituent, et ce depuis longtemps, un peuple pacifique. Ils ne sont pas pour autant lâches ou égoïstes, ils possèdent simplement la ferme conviction que tous les conflits peuvent se régler sans recourir aux armes, que le salut d’un peuple opprimé ne passe pas par un soldat, mais par un diplomate, un professeur et un médecin. Et ce courant de pensée est encré dans la réalité. On lisait récemment dans Le Devoir* que de plus en plus de spécialistes affirment que les solutions aux problèmes de l’Afghanistan et du Pakistan ne passent pas par le militaire, mais par l’éducation. «L’encre de l’érudit est plus forte que le sang du martyr», enseigne l’islam elle-même.

Défendre ses frontières

Le principal argument des individus refusant systématiquement une démilitarisation relève du besoin de défendre son territoire. À ceux-là, je répondrais que le fait de privilégier la voie diplomatique comme méthode de résolution de conflit nous assurerait une certaine sécurité en ce sens où nous ne constituerions une menace pour aucun autre État au point de vue militaire. Évidemment, avoir confiance en les bonnes grâces de nos voisins ne suffit pas lorsqu’il en va d’assurer la sécurité d’un peuple. À juste titre, la majorité des États où les forces armées ont été abolies possèdent une unité d’intervention paramilitaire entraînée à réagir à d’éventuelles attaques. Au Québec, une telle unité ne constituerait pas une milice prête à être déployée à l’étranger et ainsi afficher notre puissance aux yeux du monde, mais plutôt un groupe spécial de la Sûreté du Québec capable de repousser les menaces extérieures et de venir en aide à la population en temps de crise. La police, en plus d’assurer l’ordre public, aurait désormais le mandat de protéger nos frontières…

Nos actions à l’international

Je crois comme bien d’autres que tous les différends entre des pays que la mondialisation a rendus interdépendants peuvent se régler par la voie diplomatique. Le Québec, en ne mettant de l’avant que cette méthode de résolution de conflit, rejoindrait un groupuscule de précurseurs. D’ailleurs, en refusant de participer aux conflits internationaux sur le plan militaire, l’État québécois aurait la possibilité d’agir à titre de médiateur lors des négociations. Il pourrait jouer un rôle similaire à celui qu’occupait jadis le Canada, avant que celui-ci troque sa neutralité et aligne ses politiques internationales à celles des États-Unis.

Présentement, au Canada, moins de 20 % du budget consacré au militaire contribue au développement international. En faisant collectivement le choix d’abolir l’armée, nous nous assurerions d’inverser cette tendance. Notre contribution à l’avancement des pays en difficulté changerait du tout au tout. Les missions auxquelles nous prendrions part ne seraient plus que purement humanitaires. Nos actions se concentreraient dans les zones dévastées soit par des guerres civiles comme au Darfour, soit par des catastrophes naturelles comme à Haïti. Notre rôle croîtrait en importance dans les régions du globe que les médias ont tendance à oublier une fois les tragédies passées. Je me plais à imaginer des troupes québécoises qui, un peu comme celles de la Croix Rouge, viendraient réelleemnt en aide aux collectivités les plus vulnérables. J’imagine des hommes et des femmes passionnés parcourant le monde pour nourrir, soigner, reconstruire, enseigner, veillant au respect des droits humains et apportant leur soutien aux États souhaitant reprendre leur avenir en main. Assurément, de telles troupes feraient la fierté de mon peuple. Et l’on pourrait enfin vanter nos vrais héros…

* http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/291379/l-av

Dernier commentaire
Christophe Barbey

Selon les études que nous menons depuis plus de 20 ans, il y a 26 pays sans armée. La liste et les critéres pour les déterminer sont présenté de façon sommaire ici : http://www.demilitarisation.org/spip/spip.php?article19
Les Maldives se sont progressivement dotées d’une armée. Ce qui ferait 27. Pour le 28ème on ne sait pas.
Nous confirmons que les taux d’alphébétisation y sont meilleurs. La place des femmes aussi y est meilleure. Et sauf l’un d’entre eux, ils sont tous démocratiques.
Christophe Barbey
Corrindateur et chargé de recherche.
APRED

Publié le 29 juin 2010
Marc Saindon

Le principal problème de l’existence présente des forces armées canadiennes est l’absence de clarté au niveau du mandat premier de ce groupe : parfois, le rôle des militaires est d’agir comme Casques bleus dans les missions de paix de l’ONU, à agir comme boy-scouts dans des tâches essentiellement logistiques; à d’autres moments, on confie aux soldats un rôle plus agressif, voire carrément impérialiste, comme c’est le cas présentement avec les interventions en Afghanistan et, historiquement, des différents « coups de main » que le Canada a donné à l’Angleterre. Une troisième voie consisterait à définir l’armée canadienne comme un groupe dont le mandat est spécifiquement d’appuyer la population en temps de crise (e.g. : verglas), ce qui ferait de celle-ci un ensemble complémentaire aux forces policières qui être facilement et rapidement déployé lors de situations contingentes. Évidemment, il y aussi des économies substantielles à réaliser dans le cas échéant où on abolirait tout simplement les forces armées, le coût du matériel militaire dépassant largement le budget octroyé par les Conservateurs aux musées (ce qui est curieux pour des conservateurs…). Devant ces choix, les Québécois doivent se demander où ils se situent.

1. Une armée pour la paix

“Fighting for peace is like screwing for virginity” (George Carlin)

Si les missions de paix de l’ONU, telles que proposées par Lester B. Pearson, ont eu dans le passé un effet bénéfique, notamment dans le cas de la crise de Chypre, il faut néanmoins souligner qu’on s’est depuis distancé des idéaux de Mo Tzu [1], qui déployait des troupes pour préserver la paix [2], en utilisant le terme « mission de paix » pour justifier les invasions canadiennes en Afghanistan (…et dorer la pilule…). Aujourd’hui, le terme « peacekeeping » n’est qu’une façon d’édulcorer les atrocités réelles de la guerre, ce qui finalement invalide le rôle de pacificateur de l’armée. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et du rêve de Lester B. Pearson, il ne reste que ce qui est devenu un outil de propagande pour faciliter l’invasion de pays étranger.

2. Une armée pour la guerre

“Blood for Oil”

L’intervention en Afghanistan a par moment été justifiée non pas par une tentative des puissances occidentales de s’accaparer des réserves pétrolières se situant dans les cours arrières des géants démographiques et puissances émergentes que sont l’Inde et la Chine, mais par une volonté de « défendre nos valeurs », un leitmotiv qui est une véritable coquille vide servant à appuyer l’impéralisme de l’Occident en Asie centrale. Quelles sont ces valeurs? On ne le spécifie jamais, à part sous forme de sophismes typiques du présent parti au pouvoir (e.g. : « Vous êtes soit pour la guerre en Afghanistan, ou pour les Talibans qui tuent des fillettes dans des écoles ». comme si aucune autre position, plus réaliste et plus nuancée, serait possible…). Cette « guerre froide » pour les ressources énergétiques, ainsi que les tactiques plus agressives employées par les troupes canadiennes, offrent un portrait qui contraste avec l’image boy-scout que les citoyens Canadiens et les Québécois se font de leur armée et de leurs politiques étrangères.

“Ice, Ice, Baby”

En ce qui concerne l’impératif de défendre ses frontières, il faut noter que le Canada, face à ses voisins immédiats – la Russie et les Etats-Unis – offrent peu de possibilités d’une résistance durable contre une invasion étrangère : avec 30 millions d’habitants, les possibilités de recrutement sont ridicules. Au mieux, l’armée canadienne peut rectifier par la force des armes les frontières en cas d’incident avec un pays modeste comme le Danemark, ce troisième voisin, un peu méconnu, qui rivalise avec le Canada pour l’accès à l’Arctique via sa « filière » qu’est le Groënland. Mais est-ce que ça vaut la peine de sacrifier des vies pour quelques arpents de neige, tout ça pour un lot de caricaturistes controversés?

3. Une force de sécurité civile

À l’instar du Japon, le Canada pourrait se retirer de l’OTAN, démanteler son armée et, par la suite, élargir le rôle des forces policières, en attribuant certaines ressources cruciales comme les camions, des avions cargo (les Hercules), les navires de la garde côtière, les hélicoptères, ainsi que des troupes qui peuvent être mobilisées de façon expéditive en cas de désastre naturel (e.g. : l’inondation de la Rivière Rouge au Manitoba) ou humanitaire, c’est-à-dire un véritable retour aux missions de paix (e.g. : Haïti), sans l’hypocrisie conservatrice. Ceci signifierait la fin de l’armée canadienne et des expéditions à l’étranger, les dépenses inutiles en F-18 et en sous-marins – ces derniers sont d’ailleurs plus dangereux, pour les troupes que l’ennemi, comme on l’a vu avec le Chicoutimi, sans nécessairement sacrifier les externalités positives attribuables à la défense nationale. Simplement, même sans armée, le Canada et le Québec, avec une « police fédérale » qui a un rôle qui dépasse celui de l’actuelle GRC, conserveraient d’importants leviers pour faire une adéquate gestion de crise.

4. L’abolition de l’armée

Tout simplement.

Une réaffectation de budgets octroyés pour la défense nationale (ainsi que les ressources naturelles et la main-d’œuvre pertinentes), pourrait servir à des programmes d’infrastructure ou à la lutte au déficit, ce qui améliorait la qualité de vie des citoyens sans hypothéquer l’avenir, dans un cas ou l’autre. Évidemment, il est quand utile d’avoir une force pouvant être facilement déployée en cas de crise (e.g. : pluies diluviennes au Saguenay), ce qui me laisse perplexe face à une abolition complète de l’armée, mais ouvert à ce qu’on change radicalement la forme et la fonction de celle-ci.
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1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mozi
2. http://www.carlisle.army.mil/usawc/parameters/Articles/1995/1995%20hoffman.pdf

Publié le 15 juillet 2010
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