Défis en formation professionnelle: le Québec devrait-il copier le modèle allemand?

par Marc Saindon
28 août 2012

 

« La théorie doit être observation et non doctrine » [1]

Depuis quelques années, de nombreuses émissions sur la cuisine prolifèrent sur les ondes. Les gens aiment ça les recettes (et c’est le genre de contenu qui est peu dispendieux à produire pour les diffuseurs, qui connaissent une baisse de revenus publicitaires depuis l’avènement de l’internet). Ce qui est bien avec les recettes, c’est qu’on une variété de solutions pour répondre à une simple question: qu’est-ce qu’on mange? De plus, si on va puiser dans les autres cultures, on augmente la taille de l’éventail de nos possibilités. C’est merveilleux. Si les recettes fonctionnent bien dans le monde culinaire, par contre dans le domaine de la gestion elles peuvent être contre-productives. Pour répondre à la question «Comment assure-t-on une meilleure formation continue des employés?», on peut, par émerveillement naïf, vouloir copier les modèles de sociétés qu’on juge comme ayant du succès: on discute du modèle japonais, suédois ou allemand, on cherche à imposer à une entreprise la «recette gagnante» comme le Dual System ou le kaïzen et on s’attend aux mêmes résultats, sans tenir compte des contextes particuliers qui ont à la fois permis à ces modèles d’émerger et de connaître le succès qu’on cherche tant. Un élément important du contexte dans lequel le modèle d’un pays émerge est sa culture.

Par culture (dans son sens large), on peut entendre implicitement quatre fonctions: la définition de règles de conduites précises, la définition des critères de réussites, la définition des façons d’interpréter son environnement et l’accumulation des modes de résolution de problèmes récurrents [2]. La façon qu’on apprête un déjeuner et celle qu’on produit des biens et services sont soumises aux influences culturelles: l’entreprise, comme le déjeuner, aura une saveur locale, parce que les ingrédients et le personnel retrouvés sur place ne sont jamais exactement les mêmes. L’entreprise québécoise ne correspond pas à un modèle universel de firme et les solutions trouvées ailleurs ne se greffent peut-être pas aussi facilement dans le système québécois parce que les enjeux et les réalités sont différentes. D’autres facteurs, historiques, politiques et économiques, sont aussi des éléments importants du contexte national dans lequel apparaît un modèle.

Par souci de procéder selon l’approche de la contingence, je ferai dans le cadre de ce texte un survol de le modèle allemand qui va au-delà de clichés habituelles de l’«efficience allemande» et de la «machine bien huilée» pour traiter de deux sujets liés: (1) le capitalisme rhénan qui favorise la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) surtout en matière de formation professionnelle continue, et (2) le système dual de formation qui a émergé de ce type de système. Le tout, en faisant ressortir les forces et les faiblesses du modèle allemand, des facteurs culturels et autres, mais aussi en cherchant des pistes pour développer la formation professionnelle au Québec.

LE CAPITALISME RHÉNAN

Depuis l’effondrement du bloc soviétique au début des années 1990, le capitalisme domine la scène mondiale comme forme d’organisation de l’économie. Néanmoins, en tant que système, le capitalisme n’est pas sans nuances, sans variations: par exemple, à travers le temps, le capitalisme «sauvage» du XIXe siècle est bien différent de l’époque progressiste des années 1960 où dominaient les idées keynésiennes, et ces deux époques ne sont pas des copies-conformes de l’époque actuelle où le néolibéralisme tente de s’imposer sous fond de crise économique mondiale. Le temps est un facteur, la culture aussi. En Allemagne (RFA, puis Allemagne unifiée), le type de capitalisme qui s’est développé, dit rhénan [4] (en raison de la région industrialisée du Rhin), est un système «où la négociation entre les principaux acteurs institutionnels joue un rôle central, cette négociation étant facilitée par une culture de consensus et par des institutions qui construisent le consensus» [5]. Dans le «modèle allemand», on favorise le dialogue entre les acteurs socio-économiques que sont les banques, les syndicats, les entreprises, le gouvernement et le système d’éducation [6].

Cette façon d’agir se distingue du modèle américain qui nous est davantage familier, où les liens contractuels (logique de contrat [7]) ont un rôle plus important que celui de l’harmonie sociale au sein de la firme, et où prévaut l’individualisme qui encourage parfois la compétition entre employés. Dans le système allemand, les employeurs et les syndicats se consultent pour équilibrer «les objectifs de rentabilité à court terme […] avec les obligations rattachées à la satisfaction de la clientèle et [.. ] à l’octroi de bonnes conditions de travail» [8], ce qui est loin de la stratégie d’affrontement [9] souvent utilisée par le patronat nord-américain contre l’implantation des syndicats. Bref, dans un contexte d’affaires allemand [10], en plus de tenir compte de la recherche de profits, il faut aussi plus de temps pour concerter les intérêts des parties prenantes (stakeholders) [11], comme les syndicats, que dans une firme américaine, où domine le principe de maximiser l’avoir d’un seul groupe, les actionnaires (shareholder value) comme le prône Milton Friedmann [12].

Parce qu’il favorise la coopération davantage que les pratiques nord-américaines, le capitalisme rhénan offre un climat plus propice pour que différents agents économiques puissent se concerter sur des dossiers spécifiques, comme celui de la formation professionnelle. Sans garantir le succès du dialogue entre les parties prenantes, le système économique allemand favorise au moins qu’une rencontre ait lieu et que le dialogue puisse être initié, ce qui fait parfois défaut au Québec.

 

Il faut dire aussi que même si la culture allemande favorise chez les agents économiques une vision axée sur le développement à long terme de la main-d’oeuvre et une perspective davantage macroéconomique (e.g.: on rapporte [13] que les entreprises forment au-delà des besoins immédiats afin de rendre la société allemande plus productive, et ainsi «élever la barre» de l’ensemble de l’économie allemande) il ne faut pas négliger l’impact de l’intervention gouvernementale dans ce pays qui, contrairement à la loi du 1% édentée du Québec, imposent des amendes à ceux qui ne font pas suffisamment de formation [14]. Les sommes récoltées allant dans un fonds spécial qui est redistribué aux entreprises qui font plus de formation que le quota exigé. Au-delà de la culture et la spécificité allemande de valorisation du consensus, il semble que la pratique classique du bâton et de la carotte (contraintes financières imposées par l’État et bonis accordés à ceux qui se conforment le mieux aux objectifs gouvernementaux de formation professionnelle) soit un rouage crucial pour que le modèle allemand fonctionne, que la simple bonne volonté ne suffit pas toujours. Si le Québec souhaite améliorer son système de formation professionnelle pour atteindre ce qu’il juge être à la hauteur du Japon, de la Suède ou de l’Allemagne, la promotion de valeurs doit être nécessairement accompagné de mécanismes légaux et économiques qui contraignent davantage que la loi du 1% et qui récompensent ceux qui atteignent le mieux les objectifs liés à la formation de la main-d’oeuvre, surtout que la culture québécoise n’est pas présentement aussi ouverte que celle de l’Allemagne en ce qui concerne l’investissement en formation.

«Le seul danger est qu’un style né d’un cas particulier lui survive pendant que les conditions se transforment insensiblement: c’est bien là ce que la théorie doit prévenir grâce à une critique lucide et rationnelle» [15]

Le capitalisme rhénan est le produit d’une époque, celle des Trente Glorieuses. S’il faut le rappeler, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’Allemagne, anéantie, devait tout reconstruire (ce qui amène des besoins en croissance importants, même si les fonds ne sont pas toujours disponibles). D’abord traitée comme un ennemi battu, divisé entre puissances étrangères (France, États-Unis, Grande-Bretagne et URSS), puis réorganisé en «trois Allemagnes» (la République fédérale allemande (RFA), la République démocratique allemande (RDA) et le cas spécial de Berlin), le pays devint un échiquier entre deux systèmes économiques, l’un capitaliste (RFA), l’autre communiste (RDA), et l’extension des politiques étrangères soviétiques et américaines. Durant la Guerre froide, la RFA (comme le Japon d’ailleurs) changea de rôle, passant de celui de l’ennemi battu, méprisé, à celui d’allié privilégié pour endiguer l’expansion communiste; de l’autre côté du Rideau de fer, la RDA passa aussi du rôle de l’ennemi de l’URSS à celui d’un satellite. Même si elle était amputée, l’Allemagne (pour préciser, la RFA, que la RDA et Berlin rejoignent lors la réunification en 1990 [16]) se remis sur pieds, son économie étant aidée par les liens avec ses partenaires du bloc capitaliste et l’absence de la concurrence de produits provenant du l’Europe de l’est, sous le joug communiste. Dotée d’une devise forte, le Deutsch Mark (DM), l’Allemagne de l’époque de la RFA bénéficiait d’un marché intérieur plus ou moins protégé et une pleine souveraineté sur son territoire, surtout que le pays n’avait encore signé les différents traités de libre-échange qui allaient donner l’Union européenne.

Durant cette période de croissance, les entreprises et le gouvernement avaient suffisamment les moyens pour investir en formation professionnelle et de planifier l’économie sur le long terme par le biais de dialogues entre parties prenantes. Toutefois, quand les moyens commencent à manquer, ce que Paul Bélanger [17] considère une crise du capital-travail, l’entreprise allemande aux prises avec des problèmes de flux monétaires à court terme (cashflow) et de dettes qui menacent sa propre survie ne met pas au premier rang de ses préoccupations des idées fordiennes de développement de l’économie et des investissements en formation qui ne rapporteront qu’à long terme. Logiquement, si je ne suis pas certain d’avoir assez d’argent pour payer l’épicerie la semaine prochaine, je n’irai pas à m’inscrire à un nouveau cours universitaire. Sous la pression économique, une entreprise sera rapidement tentée de bloquer l’hémorragie en passant d’une stratégie de domination par l’innovation à une stratégie de domination par les coûts [18]. Ainsi, en cas de récession, le système d’apprentissage du système dual (dont on parlera dans le seconde partie) peut être dévié de sa mission première de préparer la relève et de donner un accès à un premier emploi aux jeunes chômeurs pour devenir une forme de recrutement de main-d’oeuvre bon marché (cheap labour), où des stagiaires sont continuellement admis à rabais mais aucun d’eux n’est embauché après la période de formation. D’autre part, il y a aussi des modes en économie et en gestion auxquelles l’Allemagne n’échappe pas: l’échec du bloc soviétique étant perçu (hâtivement) par certains comme étant synonyme d’une débâcle de toute la gauche et de l’interventionnisme de l’État, les idées keynésiennes cèdent peu à peu la place à celle du néolibéralisme, associé à la mondialisation et à l’américanisation. La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) cède la place à une simple responsabilité économique [19] envers les actionnaires, surtout que le dialogue, ça prend du temps, et que le temps, c’est de l’argent…

Parmi les éléments attestant cette crise du capital-travail, on peut d’abord considérer que la réunification de l’Allemagne en 1990 [20] ne s’est pas fait sans heurts: la RDA et la RFA étaient auparavant des rivales idéologiques avec des systèmes économiques opposés. Bien qu’ils étaient tous Allemands, ils «avaient évolué pendant quarante ans dans des contextes idéologiques et des systèmes institutionnels complètement différents.» [21] et l’adaptation des «nouveaux Allemands» fut problématique, surtout considérant le chômage plus élevé et les besoins de rattrapage économique dans les anciens Länders («provinces») de la RDA. Le deuxième élément à considérer est la chute du Rideau de fer dans les années 1990, qui amena des nouveaux joueurs sur le marché et, avec une libéralisation accru de ce marché, le phénomène de relocalisation (dont parlait Paul Bélanger [22]) des entreprises allemandes vers les pays de l’Europe de l’est, où la main-d’oeuvre est moins coûteuse. Résultat: les patrons et les actionnaires allemands pouvaient s’enrichir davantage alors que la population allemande se trouva avec moins d’emplois. L’avènement de l’Union européenne, des traités de libre-échange, et d’une monnaie unique (l’euro) permirent aux capitaux de circuler plus facilement, parfois amenant des capitaux étrangers en Allemagne (et avec eux, des actionnaires préconisant des idées plus près du néolibéralisme que du capitalisme rhénan) ou des capitaux allemands à l’étranger (ce qui peut résulter d’une baisse des investissements allemands, notamment en formation, et des revenus fiscaux de l’État quand il faut éponger la dette de la Grèce). La RFA n’est plus, le capitalisme rhénan s’épuise parce qu’il offre des solutions qui ne correspondent pas aux défis actuels d’une économie allemande élargie.

 

Aujourd’hui, sous fond de plusieurs crises économiques successives, «le modèle allemand d’économie sociale de marché et de capitalisme négocié est régulièrement critiqué par le patronat depuis la récession de 1993» [23]. Le modèle allemand nécessite de rénovations, que ce soit pour compenser le vieillissement de sa main-d’oeuvre en préparant la relève, en intégrant les populations immigrantes provenant des anciens pays communistes dont la qualification n’est pas toujours reconnue, en s’ajustant aux nouvelles technologies et bien d’autre défis. Dans le cas de la formation professionnelle, par exemple, les discussions se concentrent sur quatre grands principes [24]: (1) la modernisation de la réglementation, (2) l’inclusion de nouveaux champs professionnels (notamment pour s’ajuster à une tertiarisation de l’économie allemande et une baisse des activités manufacturières, ainsi que les emplois liés aux nouvelles technologies), (3) une reconnaissance de la qualification (qu’elle proviennent du système scolaire ou du système dual), (4) la différenciation de la formation. On parlera davantage de la formation dans la section suivante de ce texte. Le Québec a des problèmes certes, l’Allemagne semble avoir des solutions, mais il ne faudrait pas voir que toute l’herbe est plus verte chez le voisin.

Quand on s’interroge sur la transposabilité du modèle allemand [25] au Québec, ou bien d’une de ses composantes comme le système dual, il est important de prendre en considération le terreau dans lequel ce modèle a poussé, question de voir quels éléments l’ont mieux alimenté, et si ceux-ci sont présents au Québec. Effectivement, le Québec, bien que sous une forte influence américaine, a des éléments communs avec l’Allemagne: la période de l’Après-guerre en a été une de croissance économique et la situation actuelle en est une de ralentissement. Mais le reste du parcours est bien différent: dans les années 1960, le Québec est un territoire d’une population minoritaire en quête d’affirmation nationale alors que l’Allemagne consistait de deux entités souveraines culturellement identiques mais idéologiquement opposées; l’économie québécoise est passé du giron britannique à celui des États-Unis, alors que l’Allemagne, même sous sa forme diminuée qu’était la RFA, agissait comme puissance économique régionale, voire mondiale, et exerce encore une forte influence sur ses voisins; finalement, une différence importante est que l’Allemagne est un État-Nation, relativement homogène, qui possède une pleine souveraineté sur son territoire (même si elle partage certaines responsabilité avec l’UE et qu’elle a connu des décennies d’occupation étrangère), alors que la population québécoise est régie par deux gouvernement, l’un majoritairement anglophone (fédéral), l’autre francophone (provincial), qui se partagent différents pouvoirs en matière d’éducation et d’assurance-emploi qui peuvent être difficile à concerter, ne serait-ce à cause des barrières linguistiques. La liste de différences peut continuer longuement…

Au Québec, on peut souhaiter davantage de dialogue entre les parties prenantes, une intervention gouvernementale qui favorise la formation professionnelle afin de favoriser le développement de la main-d’oeuvre, surtout au niveau qualitatif, et souhaiter que soit valoriser la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) en regardant le modèle allemand comme source d’inspiration. Toutefois, je considère qu’il faut éviter de simplement calquer le capitalisme rhénan parce que ce modèle offre des solutions propres à un contexte spécifique qui commence à s’effriter. On peut par contre, imaginer ce que pourrait être un capitalisme «laurentien» au Québec, et formuler celui-ci en fonction des réalités de l’économie québécoise et en regardant vers l’avenir, et à partir de cette vision, formuler un type de système de formation professionnelle bien d’ici plutôt que de greffer tel quel le système qu’on retrouverait en Allemagne.

LE SYSTÈME DUAL

«Le savoir doit cesser d’être un objet extérieur à l’intellect, il doit avoir été pleine assimilé.» [26]

Si la cuisine est un produit culturel typique d’un pays, l’entreprise l’est aussi. Malgré la mondialisation et l’américanisation, on ne fait pas des affaires de la même manière d’un pays à l’autre. Une firme est un produit culturel, et la façon de travailler variera selon le pays. Certains parleront de l’entreprise allemande comme une «machine bien huilée» [27] alors qu’ils diront qu’une firme américaine est un «modèle divisionnaire». La main-d’oeuvre fournie à ces entreprises passe par des systèmes scolaires qui sont aussi culturellement différents. L’Allemagne possède un système d’éducation différent de celui du Québec, et l’implantation d’une composante comme le système dual, doit en tenir compte si on veut que la «greffe» tienne.

Au Québec, la «voie royale» en éducation scolaire se résume par un parcours linéaire (pré-maternelle, maternelle, école primaire, école secondaire (DES), cégep (DEC), baccalauréat, maîtrise et doctorat) sur lequel des sentiers moins valorisés (études professionnelles à l’école secondaire (DEP) ou au niveau collégial (AEC ou technique)). On retrouve en Allemagne un système d’éducation moins familier, qui débute par la maternelle (Kindergarten), que succédera l’école primaire (Grundschulen), suivit d’un premier cycle du secondaire durant deux ans (une sorte de «junior high school» allemand) [28]. À partir du 1er cycle du secondaire, les élèves allemands peuvent choisir trois voies, alors qu’au Québec, on est orienté vers deux voies, l’obtention de diplôme d’études professionnelles (DES) et, celle, moins valorisée, du diplôme d’études professionnelles (DEP); ces voies sont (1) l’école de scolarité obligatoire (Hauptschulen) [28] qui se termine à seize ans, qui est la moins prestigieuse, mais permet l’accès par la suite à une éducation professionnelle dans le système dual; (2) le collège d’enseignement général (Realschulen ou Mittelschulen) [30] dont le diplôme permet d’obtenir un accès à différentes options scolaires situées pour la plupart sous le niveau universitaire; et finalement il y a (3) le lycée d’enseignement général (Gymnasium) [31], qui requiert 8 à 9 ans d’études et qui permet l’accès à l’université. Évidemment, pour un élève, choisir avant l’âge de 13 ans dans quelle branche évoluer a des conséquences importantes à long terme, car un gamin peu motivé par les études à l’adolescence peut préférer le programme moins exigeant de l’Hauptschule et par la suite regretter ce choix lorsqu’il arrive à l’âge adulte et se voit bloquer l’accès à l’université. Par exemple, bien que je n’ai jamais fait mes mathématiques 436 (et que j’avais des notes pitoyables même dans le cours 416), au Québec j’ai pu m’inscrire plusieurs années plus tard en tant qu’une personne de plus de 21 ans, faire des efforts, et obtenir de bonnes notes en comptabilité et en finances, alors que si j’avais été un élève allemand, l’accès à cette chance aurait été beaucoup plus difficile. Le même problème se pose dans le cas de parents qui ont peu d’estime pour leurs enfants, qui opte pour l’Hautpschule. Ce «système à trois vitesse» allemand comporte des désavantages auxquels il faut penser avant d’adopter le modèle allemand.

Le système de formation professionnelle duale (Berufausbildung [32] ou système dual) dont on parle depuis le début de ce texte, ce résume rapidement à ceci: un système où la formation est offerte en deux endroits, soit dans les entreprises d’une part, soit dans les écoles professionnelles d’autre part, en alternance [33]. Si au Québec la formation (théorique) est une étape qui précède l’arrivée au marché du travail (pratique), dans le système dual, la formation professionnelle théorique se fait en alternance avec la pratique dans le milieu du travail. Comme le souligne Paul Bélanger [34], le système allemand, avec l’aller-retour entre le théorique et le pratique, favorise l’apprentissage continu; dans l’approche québécoise, l’apprentissage théorique est évacué dès l’entrée sur le marché du travail et est souvent remplacé par de la formation sur le tas. Selon Horst Studte [35], le directeur de l’école Alexander von Humboldt, le système dual repose sur trois composantes: (1) amener l’étudiant à apprendre comment apprendre (évaluer ses propres compétences ainsi que ses besoins en formation pour être à jour); (2) enseigner à l’étudiant une grande variété de connaissances (de manière à favoriser l’autonomie, les compétences transversales et l’aptitude à faire des liens entre des concepts); et (3) encourager l’étudiant à continuer à apprendre (formation continue, actualisation des compétences). C’est bien différent de l’élève de secondaire V du Québec, à qui on ne demande rien d’autre que l’exécution de son travail une fois diplômé et embauché, pour qui l’école sera limitée à une occasion de retrouvailles dix ans plus tard (bien que dans les secteurs de pointe, comme l’information, la formation continue, même sous forme informelle est une nécessité). Comme l’apprentissage se fait en entreprise, en contexte de travail, il se peut par la suite que l’apprenti ayant obtenu son brevet soit appelé lui-même à exercer occasionnellement le poste de formateur [36] auprès des nouveaux apprentis, ce qui valorise les compétences professionnelles à transférer et sensibilise l’employé aux besoins d’apprentissage à l’intérieur de la firme.

Sur le plan administratif, la formation duale est organisée de manière décentralisée, orchestrée par les Länders et les chambres régionales de commerce et de l’industrie [37] qui tissent des liens entre établissements scolaires et entreprises afin de répondre de la meilleure manière aux enjeux locaux. Ceci n’est peut-être plus l’idéal dans un contexte de mondialisation, mais permet d’illustrer que dans la culture allemande, on approche une problématique plus souvent à partir de la base (bottom-up), on donne plus d’importance aux instances locales, alors que dans l’héritage culturel québécois, on préfère d’aller par le haut (top-down) avec des grands programmes nationaux. Il faut dire que l’Allemagne a existé pendant plusieurs siècles comme un regroupement de centaines de principautés, royaumes, villes libres et duchés indépendants, alors que le Québec, dès le début de la colonie est administrée par une puissance centralisée (gouvernement colonial français, puis anglais) et que la communauté française a longtemps été sous l’influence centralisatrice d’une seule religion, le catholicisme (alors que les pays germaniques possédaient plusieurs confessions). Il ne faut pas s’attendre en implantant le système dual, qui vise à combler les besoins locaux, que les résultats seront les mêmes dans une culture où on centralise davantage (certains proposant d’abolir des instances gouvernementales locales comme les commissions scolaires).

Initialement, l’accès à la formation dual était destinée aux gens de la «filière» de l’Hauptschule. Toutefois, si les gens de l’école la moins prestigieuse ne peuvent avoir accès à l’université sans complications administratives et à la rigidité du système, l’inverse ne s’applique pas: les élèves de la Realschule et du Gymnasium ont accès eux aussi au système dual, en plus des autres formations supérieurs. En période de chômage élevé, les périodes de formation du système dual peuvent être une option intéressante pour un diplômé en histoire de l’art qui ne trouve pas sa place dans le marché du travail. Ainsi, un ancien du Gymnasium pourra s’inscrire à une période d’apprentissage chez une entreprise, et comme il provient du programme le plus exigeant, l’employeur aura tendance à le préférer à la place d’un élève n’ayant que la formation initiale de base du Hauptschule. Résultat: «dans les années 60, la vaste majorité (80%) des apprentis provenaient de l’Hauptschule; aujourd’hui, ils ne sont que 40% et la majorité d’entre eux proviennent d’écoles de niveaux plus élevés.» [38] Non seulement les élèves du Hauptschule risquent de plafonner très rapidement sur le plan académique, mais ils voient depuis plusieurs décennies une compétition accrue pour les postes qui étaient normalement leur apanage. Une hausse des inscriptions redirigent une partie des élèves vers les écoles de métiers à temps plein (Berufschulen) [39], mais les avantages de l’alternance du système dual ne s’y trouvent pas et la reconnaissance des acquis peut être un problème. Il reste que le système dual a tout de même l’avantage de développer la polyvalence de l’apprenti, ce qui facilite la reconnaissance d’un métier (Beruf [40]) alors qu’au Québec, les employés occupent davantage un poste dont l’identité est plutôt faible.

Même s’il devient de plus en plus populaire et qu’il bénéficie de l’appui de lois allemandes, le système dual qui a émergé au sein du capitalisme rhénan connaît des problèmes. Comme le constate Zettelmeier en 2005, «l’investissement des entreprises dans la formation professionnelle duale s’effrite» [41] et ce malgré les contraintes fiscales et l’interventionnisme de l’État. Et les stages ne sont pas garants d’un emploi par la suite, les entreprises aux prises avec des difficultés financières ou cherchant à économiser sur les coûts de la main-d’oeuvre peuvent tout simplement embaucher à rabais des apprentis; cette pratique du roulement élevé de la main-d’oeuvre est en plus facilité par le fait que certains métiers encadrés par le système dual, comme les services domestiques (en 1996, on retrouvait dasn ce domaine 28% des étudiants provenant des Hauptschulen sans diplôme, et 39,4% de la même filière avec diplôme [42]), demandent des compétences qui prennent généralement moins de temps à apprendre que les compétences d’un métier comme électricien en technologie de l’information.

Finalement, c’est difficile d’avoir l’heure juste sur le système dual dans la mesure où, comme dans les comités sectoriels, on regroupe une demi-douzaine de secteurs d’activité [43] dont les réalités diffèrent beaucoup (e.g.: les apprentis en agriculture versus les apprentis en professions libérales), sans oublier le grand nombre de métiers (900 en 1945, 356 en 1997 [44]). Si une réflexion sérieuse devait être amorcée concernant l’implantation du modèle allemand en formation professionnelle, il faudrait avoir recours à l’approche de la contingence et non seulement analyser les réalités culturelles, économiques et sociales, mais d’y aller carrément cas par cas, en comparant les réalités du plombier québécois avec celui du pays de l’Oktoberfest.

CONCLUSION

La crise financière de 2008 a amené bon nombre de personnes à remettre en question le capitalisme tel qu’il est conçu en Amérique du nord, le mouvement «Occupy Wall Street» et celui des «Carrés rouges». Avec Goldman Sachs dans leurs rangs, difficile d’avoir confiance envers les États-Unis. Demandez à la Grèce. On cherche autre chose que le modèle américain, on en vient à idéaliser ce qui est lointain, comme le capitalisme rhénan en Allemagne. Quand on scrute de plus près, on constate que les solutions développés par ce pays, comme la formation duale en Allemagne, permet de régler une partie du problème, mais n’offre pas exactement de solution miracle pour le Québec. D’abord, parce que la problématique allemande est différente de celle du Québec: les deux pays n’ont pas évolués dans les contextes historiques, politique, économiques et culturels. En second lieu, quand bien même qu’on fait semblant les différences de contexte n’existent pas, il reste que ces pays, une fois que le Québec les aura rejoint sur le plan de la formation professionnelle, ont encore aujourd’hui des difficultés, connaissent eux aussi des crises économiques. Une solution peut créer aussi de nouveaux problèmes.

Le capitalisme rhénan a connu son apogée durant l’époque de la RFA. Dans l’Allemagne unifiée actuelle, qui est techniquement le même régime, les défis liés à la mondialisation, à la mobilité des capitaux, et à libéralisation des marchés correspondent de moins en moins aux solutions proposées par le modèle allemand issu de l’Après-guerre. Sans le juger immédiatement comme anachronisme, vu que les changements dans le contexte national allemand se font graduellement, il reste que ce modèle est en crise. «Les observateurs les plus avertis [..] n’excluent d’ailleurs pas un scénario d’«adaptation négociée» du modèle rhénan qui serait probablement l’approche la plus « allemande » de sortie de crise du modèle» [45], c’est-à-dire que l’issu de cette crise ne passe nécessairement par une américanisation forcée et une conversion au néolibéralisme.

D’autre part, le système de formation duale, qui semble être un bon moyen de fournir de l’emploi aux jeunes, n’est pas une charité. Il y a des lois et des amendes pour s’assurer que le système fonctionne, que les employeurs entraînent un quota d’apprentis suffisants, parce que la «culture de la formation» devient moins forte devant l’appât du gain ou la situation de crise financière. La formation duale ne garantit pas un emploi à vie, même si on vante la vision à long terme des Allemands. Dans certains secteurs, notamment dans les services domestiques, il peut être facile pour un employeur de profiter du système de formation afin d’embaucher des apprentis à bas prix, surtout si le mouvement syndical y est faible. De plus, le système des trois filières en éducation sur lequel s’appuie le système duale a tendance à désavantager les élèves qui fréquentent l’école de catégorie moins prestigieuse, la Hauptschule, ce qui peut créer un cercle vicieux pour les segments de population défavorisées (e.g.: femmes, immigrants), parce que non seulement ce système de troisième zone n’assure pas une bonne place dans le secteur des métiers aux élèves, mais en plus ce système les condamne très tôt à ne pas pouvoir à l’université.

Ce qu’il reste pour moi du «modèle allemand», c’est au moins une plus grande possibilité de dialogue et de coopération entre les acteurs socio-économiques que sont les banques, les syndicats, les entreprises, le gouvernement et le système d’éducation. Et avec le conflit étudiant qui revient cet automne et l’impasse du gouvernement actuel, c’est cet élément qu’il faudrait pour le Québec.

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Références:

[1] CLAUSEWITZ, Carl von, De la guerre, présenté par Gérard CHALIAND et traduit par Laurent MURAWIEC, éditions Perrin, 2006, Paris (France), p.125

[2] CHEBAT, Jean-Charles, Pierre FILIATRAULT et Michel LAROCHE, Le compertement du consommateur, 3e édition, Gaëtan Morin éditeur, Saint-Laurent (Québec), 2005, p.218

[3] SCHERMERHORN, John R., James HUNT et al., Comportement humain et organisation, 3e édition, Éditions du Renouveau Pédagogique Inc. (ERPI), Saint-Laurent (Québec), 2006, p.9

[4] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.3
[5] Idem

[6] AUDET, Michel, Victor HAINES et al., Relever les défis de la gestion des ressources humaines, 2e édition, Gaëtan Morin éditeur, Boucherville (Québec), 2004, p.139

[7] DAVEL, Eduardo, Jean-Pierre DUPUIS et Jean-François CHANLAT, Gestion en contexte interculturel: approches, problématiques, pratiques et plongées, Les Presses de l’Université Laval (PUL) et Téluq, Québec (Québec), 2008, p.88


[8] Op. Cit. 6

[9] AUDET, Michel, Victor HAINES et al., Relever les défis de la gestion des ressources humaines, 2e édition, Gaëtan Morin éditeur, Boucherville (Québec), 2004, p.596


[10] BARMEYER, Christoph I. et Éric DAVOINE, « Culture et gestion en Allemagne : la « machine bien huilée », p.18-19


[11] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.86 


[12] BERGERON, Pierre G., La gestion dynamique: concepts, méthodes et applications, 4e éditions, Gaëtan Morin éditeur, Saint-Laurent (Québec), 2006, p.107

[13] Chapitre 10 du DVD retrouvé dans TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, 568 p.
[14] Idem
[15] CLAUSEWITZ, Carl von, De la guerre, présenté par Gérard CHALIAND et traduit par Laurent MURAWIEC, éditions Perrin, 2006, Paris (France), p.142-143

[16] HILGEMAN, Werner et Hermann KINDER, Atlas historique: de l’apparition de l’homme sur la terre à l’ère atomique, Libraire Académique Perrin, Paris, 1993, p.588

[17] Chapitre 10 du DVD retrouvé dans TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, 568 p.
[18] AUDET, Michel, Victor HAINES et al., Relever les défis de la gestion des ressources humaines, 2e édition, Gaëtan Morin éditeur, Boucherville (Québec), 2004, p.99
[19] BERGERON, Pierre G., La gestion dynamique: concepts, méthodes et applications, 4e éditions, Gaëtan Morin éditeur, Saint-Laurent (Québec), 2006, p.107
[20] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.18
[21] Idem. 

[22] Op. cit. 17
[23] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.18
[24] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.370 
[25] Ibid. p.385 

[26]CLAUSEWITZ, Carl von, De la guerre, présenté par Gérard CHALIAND et traduit par Laurent MURAWIEC, éditions Perrin, 2006, Paris (France), p.132 
[27] DAVEL, Eduado, Jean-Pierre DUPUIS et Jean-François CHANLAT, Gestion en contexte interculturel: approches, problématiques, pratiques et plongées, p.178
[28] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.342
[29] Idem
[30] Ibid. p.343
[31] Idem.
[32] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.7
[33] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.338
[34] Chapitre 10 du DVD retrouvé dans TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, 568 p. 
[35] Idem. 
[36] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.9
[37] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.354
[38] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.345
[39] Idem.
[40] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.12
[41] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.19
[42] TREMBLAY, Diane-Gabrielle, Formation et performance socio-économique: Perspectives internationales, Éditions Saint-Martin, Québec, 2010, p.347 
[43] Idem. 


[44] Ibid. p.360

[45] BARMEYER, Christoph et Éric DAVOINE, Chapitre V.3 «Culture et gestion en Allemagne: la machine «bien huilée », DVD – Gestion en contexte interculturel – Les plongées, Les Presses de l’Univeristé de Laval, et Téluq, Québec, 2008, p.19

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