LA LOI DE L’OFFRE ET DE LA DEMANDE: UNE REMISE EN QUESTION

par Marc Saindon
16 août 2010
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Intouchable, la loi de l’offre et de la demande (supply and demand) est une pierre angulaire des théories économiques, bien que celle-ci présente des failles: d’abord les firmes évoluent dans un certain niveau d’incertitude (le fog of war de Clausewitz [1]) en ce qui concerne les autres compétiteurs et les ressources disponibles, ce qui cause des délais inévitables dans l’ajustement des prix et des quantités offertes. Les prix présentés n’assument pas toujours la totalité des coûts, étant donné les externalités négatives de production comme la pollution, conséquence néfaste dont les résultats sont difficiles à évaluer monétairement. Comment comptabilise-t-on réellement la fuite de BP dans le golfe du Mexique? De plus, pratiques mercaticiennes obligent, il y a une assymétrie dans l’information présentée aux consommateurs, et à partir de cette information, ceux-ci ne font pas toujours les meilleurs choix – un BigMac n’est qu’un vulgaire hamburger après tout, mais à force de publicités, on différencie le produit au point que le public accepte, jusqu’à un certain niveau, de payer plus cher (concurrence monopolistique). Le résultat de ce brouillard informationnel: la quantité d’équilibre et le prix d’équilibre sur un marché donné correspond rarement aux besoins réels de ce marché, et la concurrence n’arrive pas à être parfaitement un moteur de l’efficience. Plutôt que de parler de «loi économique», comme on parlerait de loi scientifique en chimie, on devrait considérer l’offre et la demande comme un scénario de production et consommation; l’économie, à ce titre, aurait davantage de parenté avec l’incertitude de la stratégie militaire qu’avec la certitude des sciences pures (mais bon, sur le champs de bataille, mieux vaut avoir une stratégie que de se lancer comme émeute contre l’adversaire, seulement, il faut éviter d’ériger certaines théories en dogmes).

De plus, même si cette loi de l’offre et de la demande fonctionnait parfaitement avec un accès en temps réel à toutes les informations pertinentes pour tous les parties impliquées, il ne demeure pas moins que pour réussir face à la compétition, une entreprise doit poursuivre un avantage concurrentiel, tout comme une armée doit stratégiquement contrôler les terrains plus élevés du champs de bataille, et que la poursuite de cet avantage accentue les failles de ce marché libre et parfaitement concurrentiel en donnant à une firme un pouvoir de marché (e.g.: le «monopole» qu’est le BigMac). Alors que théoriquement un marché atteint des résultats optimaux par une parfaite concurrence (prix = coût marginal = coût total moyen), en pratique, lorsque des firmes réussissent à accroître leur pouvoir de marché, elles évoluent alors en concurrence monopolistique, en oligopole ou en monopole, ce qui donne un prix plus élevé que le prix d’équilibre, et des quantités offertes inférieures à la demande (comme la capacité excédentaire en concurrence monopolistique). Si toutes les entreprises poursuivent l’avantage concurrentiel dans une logique de «gagner ou périr», bien alors on cherche activement à ce que le marché ne soit pas libre et parfaitement concurrentiel, ce qui revient à un sabotage des règles commerciales que les partisans du capitalisme financier prétendent défendre: le libre marché devient alors l’exception qu’on présente comme étant la règle. Plutôt orwellien comme discours.

Sans nier l’importance stratégique de la loi de l’offre et de la demande, tout en remettant en question l’aspect authentiquement scientifique de cette règle de marché, il semble que les consommateurs devraient disposer des meilleurs sources d’information et des leviers pour contrer la concentration du pouvoir de marché des firmes (checks and balances), ce qui passe d’abord par une amélioration du financement de l’office de la protection du consommateur, ainsi qu’un renforcement d’organismes non gouvernementaux qui jouent un rôle similaire dans la défense des intérêts du grand public. Que cela déplaise au Conference Board of Canada, il faut aussi renforcer les lois qui interdisent les publicités qui ciblent les enfants (ce qui nuisible au développement de l’esprit critique des citoyens en devenir), et imposer des sanctions exemplaires, s’appliquant notamment dans le cas de l’intrusion des produits Igor de Saputo [2] dans les CPE. Finalement, en présence d’oligopoles, comme dans l’industrie pétrolière, le gouvernement devrait intervenir pour protéger le public contre les pratiques douteuses, comme le cas du cartel de l’essence des Bois-Francs [3], en sanctionnant plus sévèrement les firmes fautives, au lieu de la mollesse actuelle.

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[1] Fog of war (brouillard de guerre): http://en.wikipedia.org/wiki/Fog_of_war

[2] le cas d’Igor de Saputo: http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/justice-et-faits-divers/200901/24/01-820610-saputo-devra-sexpliquer-sur-sa-campagne-igor.php

[3] le cartel de l’essence des Bois-Francs: http://www.cyberpresse.ca/la-tribune/bois-francs/200909/01/01-897738-cartel-de-lessence-daniel-drouin-obtient-une-absolution.php

Dernier commentaire
François Cliche

Ce qui manque beaucoup dans les débats politique, c’est les « je devrais, je ferai, j’entreprend » plutôt que des « ils devraient, ils feront et ils entreprendront ».

Suite à toutes ces propositions, sachant que votre effort d’écrire est considérable et considéré, je vous pose la question suivante : qu’allez vous faire qui puisse amener ces propositions plus près d’une réalisation concrète, au delà d’écrire ces propositions?

J’en suis sincèrement curieux.

Remarquez que si votre contribution se limitait à ce texte, vous auriez déjà fait quelque chose. Ce qui est déjà exceptionnel.

François Cliche
Design et stratégie en communication et innovation

Publié le 17 août 2010
Marc Saindon

Bon, évidemment, on veut tous changer le monde et aller au-delà d’être simplement des «gérants d’estrade», par contre la réalité a tendance à ramener nos amibitions à une plus petite échelle. Personnellement, j’opte de concentrer mes efforts dans le dossier de la culture et de l’éducation chez les peuples Autochtones du Québec et de continuer à réaliser des projets qui, à défaut d’être de grande envergure, sont à hauteur d’homme (ou de femmme… ce n’est pas moi qui a créer l’expression).

Publié le 18 août 2010
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